Monday, September 23, 2019Light Snow -5°C
Film

Alimentation générale @ RIDM

Posted by FX / November 16, 2006

alimentationgenerale.jpg
Il y a un type d'histoire que l'on trouve de plus en plus fréquemment sur nos écrans, petits ou grands. Étourdis par les effets secondaires de la mondialisation et cernés par de toutes parts par les phalanges d'un capitalisme déshumanisant, certains citoyens se tournent vers le local, le familier et parfois, littéralement, le voisin afin de s'expliquer la réalité et renouer avec l'universel. Parmi les différentes manifestations de cette démarche, on retrouve un sous-genre de documentaire qui se concentre sur un lieu précis dont le territoire physique et symbolique est particulièrement évocateur. Cet espace, en l'occurrence l'épicerie (du coin, du quartier), fût visité récemment au Québec par Benoît Pilon et Ezra Soiferman, dans leurs éminemment sympathiques films respectifs Roger Toupin, épicier variété et Posthumous Pickle Party. De France, nous arrive cette semaine via les Rencontres internationales du documentaire de Montréal une autre oeuvre sensible qu'il importe d'ajouter au panthéon des portraits réussis des joies et des drames humains qui se vivent au quotidien dans nos grands centres urbains. Le film s'intitule Alimentation générale, sa réalisatrice se nomme Chantal Briet et l'oeuvre est projetée cette semaine dans le cadre des RIDM.

Dans un premier temps, Alimentation générale s'inscrit parfaitement dans le courant évoqué ci-haut, à la fois par son sujet et par son ton. On y fait la rencontre d'Ali, propriétaire d'un petit commerce d'alimentation niché aux pieds des tours d'habitation de la cité d'Épinay-sur-Seine, en banlieue de Paris. Victime de la décrépitude des installations et de l'inaction des autorités municipales, l'espace est représentatif de l'état des lieux dans ces zones franches de la République française qui font parfois penser à nos réserves autochtones, remixées par Le Corbusier. Or, malgré le fait que les ascenseurs soient perpétuellement défectueux et que le plafond du magasin s'effrite lentement au rythme des saisons, les mamies du coin continuent d’y venir faire le plein de victuailles, de conversation et de contacts humains. En parallèle, les habitués se remémorent les moments passés en compagnie du maître de céans tandis qu'une nouvelle génération prend sa place sous l'aile protectrice de l'affable épicier. À la différence d'autres chroniques similaires, le récit des aventures d'Ali ne se transforme pas ultimement en veille funéraire (la plupart des films que l'on pourrait ranger sous cette catégorie se terminent trop souvent par un intertitre dévoilant le décès du protagoniste principal dans les mois ayant précédé le lancement de l'oeuvre). Même si l'on craint pendant un moment la disparition de ce véritable club social doublé d'un centre communautaire ad hoc, le destin s'acoquine avec l'espoir afin de nous offrir un épilogue ouvert. Rien n'indique que la relève sera au rendez-vous, mais l'homme qui tient cet univers à bout de bras semble les avoir encore assez solides pour continuer encore un temps de servir sa communauté.

Celle-ci est d'ailleurs une des raisons spécifiques pour quoi ce film est, à mon avis, d'un intérêt tout particulier. Les banlieues, ou "cités", françaises ne sont pas a priori un milieu de vie plus complexe qu'un autre mais, d'un point de vue analytique, la culture populaire nous a offert une variété d'illustrations qui nous permettent aujourd'hui de "trianguler" ce milieu de vie et de mieux en comprendre la dynamique et les soubresauts. Après le regard esthétisant (Mathieu Kassovitz, La Haine), le pamphlet incendiaire (Jean-François Richet, Ma 6-T va crack-er) et l'immersion sociologique (François Maspero, Les Passagers du Roissy-Express), c'est aujourd'hui un portrait humaniste des cités qui nous est proposé. Ainsi doté de ces différents référents, il nous est possible de raffiner notre compréhension de ce microcosme mais, aussi, d'utiliser adéquatement cette petite leçon d'interprétation des représentations afin d'en transmettre les acquis dans nos propres vies. Car il ne faut pas se leurrer, la prétention d'universalisme brandie par plusieurs documentaristes n'est pas que poudre aux yeux. Partager le quotidien d'Ali et de sa petite société pour ensuite mettre le tout en relation avec les images de violence qui nous parviennent habituellement de la périphérie urbaine française ne doit pas être vu comme un simple exercice anthropologique. La réflexion se doit d’être intériorisée afin que, lors du prochain bulletin de nouvelle qui parlera de violence dans le l'arrondissement Saint-Michel ou de pauvreté dans le quartier Robert Bourassa-Extension(!), nos esprits ne se mettent pas automatiquement en mode "préjugé".

Un mot en terminant pour souligner le travail particulièrement soigné de la réalisation de Chantal Briet. Tout en gardant une proximité immédiate et vivante avec les protagonistes de son récit, la réalisatrice parvient à nous offrir une proposition formelle qui se marie admirablement à celui-ci. Le travail au niveau de la qualité de l'image, tout spécialement dans la composition très graphique de certains cadrages, est un complément élégant à la géographie cartésienne d'Épinay-sur-Seine. Subtil, mais efficace. Le film est présenté vendredi soir et dimanche après-midi à la Cinémathèque québécoise. Compte tenu de l'ambiance feutrée qui le caractérise, permettez-moi de vous recommander la représentation dominicale.


Add a Comment

Other Cities: Toronto